CNV, parentalité, Parents et éducateurs, Relations
3 Comments Et si on se réconciliait avec le cadre?
Pauvre cadre… dans les débats sur la parentalité, et sur de nombreux groupes Facebook dédiés à l’éducation non violente, je le vois devenir le grand méchant loup qu’il faut à tout prix éradiquer de notre quotidien. A tel point que sa simple évocation provoque des levées de boucliers et des commentaires lapidaires d’une violence aussi aberrante qu’incohérente, dans des groupes qui se réclament de la bienveillance et de l’amour inconditionnel…
- Que nous a-t-il fait, ce brave cadre, pour qu’on lui en veuille à ce point? Ci-dessous, un exemple pour tenter de répondre à cette question…
G. est une maman de trois enfants (aujourd’hui adolescents), qui a toujours refusé la notion de « cadre » dans sa relation avec ses enfants. Le seul terme d' »éducation » la met dans une colère noire. Quand elle était elle-même enfant, G. a subi une autorité excessive et basée sur un postulat injuste: les parents décident, les enfants obéissent. Si bien qu’enfant, certains de ses besoins n’ont pas été accueillis ni entendus, encore moins satisfaits. G. ne se sentait pas la légitimité de réclamer quoi que ce soit, elle subissait les décisions et les pétages de plombs parentaux sans broncher. En grandissant, son cheminement l’a amenée à prendre conscience que cela n’était pas juste, qu’elle n’avait pas été respectée, et que cet abus d’autorité parentale lui avait causé de graves préjudices (manque de confiance en elle notamment). Dès lors, tout adulte voulant imposer sa volonté à un enfant s’est rendu coupable d' »adultisme » à ses yeux, et toute notion de « limite » et de « cadre » réactivait les souffrances de son enfant intérieure. Cette enfant intérieure, soulagée d’être enfin prise en compte, prit les commandes de l’éducation de ses propres enfants, et se donna la mission de rétablir l’équilibre, érigeant un nouveau postulat: les besoins des enfants doivent être entendus, reconnus et satisfaits, quoi qu’il en coûte à leurs parents. Aussi, après avoir refoulé ses besoins pendant toute son enfance, G. continua de les refouler en tant que maman, perpétuant une profonde injustice qui nourrissait la rage au fond d’elle-même. Comme cette rage était niée et contenue la plupart du temps, et qu’il fallait bien qu’elle sorte de temps à autre sous peine d’implosion, G. se vit parfois se comporter comme une furie avec ses enfants, chose qu’elle s’était pourtant promis de ne jamais jamais faire, ayant trop souvent tâté de la violence parentale… Elle trouva alors refuge dans un groupe de parents qui comme elle s’insurgeaient contre l' »adultisme », et se trouva soulagée de pouvoir échanger avec des personnes qui avaient les mêmes valeurs qu’elle. Dans ce groupe, elle eut accès à une liste d’actions parentales néfastes aux enfants, liste ô combien salutaire, qui venait jouer le rôle de « limites à ne pas franchir », « cadre à respecter ». Refusant de donner du cadre à ses enfants, elle s’en imposa un. Refusant de demander à ses enfants d’obéir, elle se mit à obéir aux injonctions d’un groupe. S’imposant d’être bienveillante avec ses enfants, elle subissait sa propre exigence. Craignant de ne pas être dans les clous, voyant certains membres du groupe se faire vertement rabrouer, voire virer, elle continua la trajectoire que son éducation avait tracée: taire ses besoins, refouler, obéir, craindre de mal faire… Quant à ses enfants, habitués à ce qu’elle donne la priorité à leurs besoins sur les siens, à ce qu’elle culpabilise dès qu’elle hausse la voix, ils flirtent maintenant avec des limites bien plus vastes que celles qu’elle n’a pas voulu leur donner.
Comme beaucoup d’autres personnes, G. a inconsciemment fait un amalgame entre la notion de cadre et l’injustice qu’elle a vécue. La relecture de son histoire lui a permis de dissocier ces deux aspects, et d’envisager le cadre comme ce qu’il est: une structure incontournable.
- Pourquoi le cadre est-il incontournable ?
Qu’il soit exprimé, conscientisé ou au contraire inconscient, le cadre émerge automatiquement de toute relation, comme nous l’avons vu avec l’histoire de G. (sa relation avec ses enfants est régie par le cadre qu’elle s’impose, qui paradoxalement lui intime de ne pas donner de cadre).
Nous sommes nous-mêmes régis par un cadre auquel nous ne pouvons échapper, notre propre corps, qui obéit à ses lois et définit nos contours. C’est justement de contours dont nous avons besoin pour nous sentir en sécurité, comme l’enfant qui s’apaise en étant contenu dans des bras aimants. Notre environnement possède également ses contours, ses limites, dont pendant des décennies nous n’avons pas tenu compte, et qui se rappellent aujourd’hui à nous de manière tragique.
Lorsque nous essayons d’échapper à un cadre, il nous est difficile de laisser libre cours à notre créativité, et l’inspiration n’est pas au rendez-vous. De même, si vous observez des enfants jouer, vous verrez qu’une grande partie du jeu est consacrée à définir les règles et à poser des repères.
Bref, les exemples sont nombreux qui montrent que le cadre est en fait un appui, une structure intrinsèque à la vie, qui nous permet de nous exprimer, de jouer, d’être créatifs, et de gérer nos relations d’une manière paisible.
- Comment poser un cadre qui soit au service de la vie ?
À partir du moment où le cadre est perçu comme un appui et non comme une coercition, il devient un outil soutenant dans la relation.
Pour qu’il joue ce rôle, il est nécessaire qu’il soit construit à partir des besoins en présence. Par « besoins en présence », j’entends les besoins des enfants ET ceux des adultes.
À titre d’exemple, certains s’insurgent que des parents se ménagent un temps pour eux le soir, à partir d’une certaine heure… présentant comme scandaleux de vouloir poser une règle en fonction de ce qui arrange le parent, et oubliant du même coup que les besoins du parent existent, eux aussi. Pour ma part, je pense qu’une dose raisonnable de directivité quotidienne vaut mieux que des pétages de plombs occasionnels ; l’idéal étant bien sûr de poser le cadre, chaque fois que c’est possible, d’une manière coopérative.
De multiples solutions existent pour cela : réunion de toute la famille, tour de table des besoins, dessiner ses envies, brainstorming des solutions possibles, etc. L’essentiel étant que les besoins de chacun puissent être exprimés, reconnus et pris en compte — avec la conscience des notions de priorités de besoins, certains pouvant être différés.
Mais construire le cadre ensemble ne signifie pas que tout est négociable, ni que l’enfant et l’adulte portent la même responsabilité.
Il y a d’abord des limites que l’adulte doit poser parce qu’il dispose d’informations, de capacités d’anticipation et de responsabilités que l’enfant n’a pas encore. La sécurité en est l’exemple le plus évident : on peut entendre qu’un enfant n’a aucune envie d’attacher sa ceinture de sécurité, accueillir sa contrariété, chercher éventuellement avec lui comment rendre le trajet plus agréable… mais la ceinture sera attachée.
Et puis, même lorsqu’un cadre a été construit en coopération, l’adulte en reste le garant.
Garant, d’abord, par son exemplarité. Il est difficile de demander aux enfants de parler sans s’insulter si nous les insultons quand nous sommes en colère ; de leur demander de prendre soin des espaces communs si nous laissons traîner nos propres affaires partout ; ou d’exiger qu’ils respectent nos limites si nous ne respectons jamais les leurs.
Garant également parce qu’un cadre a parfois besoin d’être rappelé. Les enfants vont l’oublier, le tester, le questionner, chercher à savoir s’il est toujours valable. Ce n’est pas nécessairement une remise en cause de notre autorité ni une tentative de prise de pouvoir : c’est aussi une manière d’expérimenter le monde et ses limites.
À nous alors de rappeler le cadre sans transformer ce rappel en rapport de force :
« Tu as encore envie de jouer, je comprends. Et nous avions décidé qu’à 20 h 30 les écrans s’éteignent. »
Et si une règle doit être rappelée quinze fois par jour, plutôt que de conclure que notre enfant « cherche les limites », nous pouvons aussi nous demander si le cadre lui-même a besoin d’être revisité. Est-il réaliste ? Est-il compréhensible ? Répond-il toujours aux besoins pour lesquels nous l’avons créé ? Est-ce une véritable limite ou une habitude dont plus personne ne sait très bien à quoi elle sert ?
Car un cadre vivant n’est pas gravé dans le marbre.
Les enfants grandissent, les adultes changent, les besoins évoluent, les organisations familiales aussi. Une règle très utile à quatre ans peut devenir complètement absurde à dix. Une organisation qui convenait à tout le monde en septembre peut avoir besoin d’être repensée en janvier.
Pour conclure, pour moi le cadre idéal est une construction collective et évolutive, dont l’adulte reste garant.
Il ne s’agit ni de décider arbitrairement à la place des enfants, ni de leur abandonner la responsabilité d’organiser la vie familiale. Il s’agit de construire un espace suffisamment solide pour que chacun puisse s’y sentir en sécurité, et suffisamment souple pour que chacun puisse y avoir une place.
Cette co-création émerge d’une écoute sensible des besoins de chacun, à commencer par les siens propres.
Et peut-être est-ce finalement cela, un cadre au service de la vie : non pas une clôture destinée à empêcher de sortir, mais une structure suffisamment sécurisante pour permettre à chacun de grandir, d’explorer, de créer et d’entrer en relation avec les autres.
Si cet article vous a stimulé(e) d’une manière ou d’une autre, ou inspiré, ou encouragé à partager votre expérience, n’hésitez pas à laisser un commentaire.
Bien à vous,
La Fannette

MERCI!
Quelle réflexion passionnante et inspirante!
Merci pour votre retour Laura